Ils disent que c’est de l’amitié. Nous disons que c’est du travail non payé. Avec chaque like, chat, tag ou poke, notre subjectivité leur rapporte des bénéfices. Ils appellent ça partager. Nous appelons ça du vol. Nous sommes lié.e.s par leurs conditions d’utilisation depuis bien trop longtemps—il est temps de fixer nos conditions.
Exiger d’être rémunéré.e.s par Facebook, c’est rendre visible le fait que nos opinions, nos émotions et nos images ont toutes été déformées pour une fonction web spécifique, et qu’elles nous ont ensuite été renvoyées comme un modèle auquel nous devrions tou.te.s nous conformé.e.s si nous voulons être socialement accepté.e.s. Dire que nous voulons être rémunéré.e.s par Facebook, c’est exposer le fait que Facebook, c’est déjà de l’argent pour le capital, que le capital a fait—et fait encore—de l’argent avec nos désirs, nos partages et nos communications. Le bout de nos doigts s’est déformé à force de « j’aime », nos sentiments se sont perdus à cause de tant d’« amitiés ».
Le capital a dû nous convaincre que cette activité était naturelle, inévitable et même épanouissante pour nous faire accepter un travail non rémunéré. À son tour, l’absence de rémunération par Facebook a été une arme puissante pour renforcer l’hypothèse communément admise selon laquelle Facebook ne serait pas un travail, nous empêchant ainsi de lutter contre ce géant. Nous sommes ainsi considérés comme des utilisateur.trice.s ou des « ami.e.s » potentiels, et non comme des travailleur.se.s en lutte. Nous devons admettre que le capital a très bien réussi à cacher notre travail.
En refusant de rémunérer notre temps sur Facebook tout en profitant directement des données que la plateforme génère et en transformant cela en un acte d’amitié, le capital a fait d’une pierre plusieurs coups. Tout d’abord, il a obtenu une sacrée quantité de travail presque gratuitement, et il s’est assuré que nous, loin de lutter contre lui, recherchions ce travail et le considérions comme la meilleure chose à faire en ligne.
Les difficultés et les ambiguïtés que nous rencontrons quand nous discutons du salaire pour notre travail sur Facebook proviennent souvent d’une réduction du problème à une question d’argent, à une somme d’argent, au lieu que ce salaire soit considéré comme un enjeu politique. Et la différence entre ces deux perspectives est énorme. Le fait de voir le salaire pour Facebook comme une simple question matérielle plutôt que comme un geste politique revient à détacher le résultat final de notre lutte de notre lutte en soi, passant sous silence le fait que cette lutte subvertit et démystifie le rôle auquel nous confine la société capitaliste.
Si nous envisageons le salaire pour Facebook sous un angle politique, nous pouvons voir que la lutte pour l’obtenir produit une révolution dans nos vies et augmente notre pouvoir social. Non seulement le salaire pour Facebook consiste en une proposition révolutionnaire, mais c’est la seule perspective révolutionnaire contemporaine pouvant mener à l’affirmation d’une solidarité de classe.
Il est important de souligner que quand nous parlons de travail sur Facebook, nous ne parlons pas d’un travail comme les autres, mais nous parlons de la manipulation la plus perverse, de la violence la plus subtile et la plus mystifiante que le capitalisme ait jamais perpétrée contre n’importe qui d’entre nous. C’est vrai qu’avec le capitalisme, toute personne qui travaille est manipulée et exploitée, et son rapport au capital est complètement mystifié.
Le salaire donne l’impression d’un marché honnête: tu travailles, on te paye pour ce travail, donc toi et ton patron, vous êtes sur un pied d’égalité. Or le salaire, au lieu de payer le travail que tu fais, n’en paye en réalité qu’une partie et évacue tout le travail non payé, qui part alors en profit dans les poches du patron. Mais au moins, si nous recevons un salaire, nous sommes reconnus comme travailleur.se.s, nous pouvons marchander et lutter autour de ce salaire, nous battre pour la quantité de salaire obtenue (toujours trop basse) et contre la quantité de travail fournie (toujours trop grande).
Le salaire fait des travailleur.se.s une partie prenante d’un contrat social, et il n’y a plus de mystification possible: tu travailles, non pas parce que tu aimes ça ou parce que ça fait partie de ta nature, mais parce que c’est la seule possibilité pour toi d’avoir le droit de vivre. Reste que, aussi exploité.e que tu peux l’être, Tu n’es pas le travail que tu fais.
Demander un salaire pour notre travail sur Facebook, c’est miner l’attente que la société nourrit envers nous, pour la simple et bonne raison que cette attente (l’expression de notre socialisation) est liée à notre condition de non salarié.e.s en ligne. En ce sens, il est plus juste de comparer cette situation avec la lutte des femmes demandant un salaire pour des activités jusqu’alors non rémunérées qu’avec la lutte de travailleurs d’usine masculins demandant un meilleur salaire. Quand nous nous battons pour avoir un salaire, nous nous battons directement contre notre exploitation sociale. Nous luttons pour ruiner le plan du capital visant à monétiser nos amitiés, nos sentiments et nos temps libres, grâce à quoi il a pu maintenir son pouvoir.
Le salaire pour le travail sur Facebook consiste donc en une demande révolutionnaire, non pas parce qu’elle détruit le capital, mais parce qu’elle attaque le capital et qu’elle l’oblige à restructurer les relations sociales en des termes qui nous sont plus favorables comme individus et, par conséquent, qui sont plus favorables à l’ensemble de la classe des travailleur.se.s. En fait, demander un salaire pour le travail sur Facebook ne veut pas dire que quand nous l’obtiendrons, nous continuerons à faire ce travail. Cela signifie précisément le contraire.
Dire que nous demandons de l’argent pour notre travail sur Facebook est un premier pas vers notre refus de ce travail, parce que demander un salaire rend notre travail visible, et cette visibilité est la condition indispensable pour commencer notre lutte contre ce travail. Aux personnes qui nous accusent d’« économisme », nous voulons rappeler que l’argent, c’est le capital, c’est-à-dire le pouvoir de commander du travail.
Le fait de nous réapproprier cet argent, le fruit de notre travail—et du travail de nos « ami.e.s »—, vient saper le pouvoir du capital, qui nous impose un travail forcé.
Pour notre travail, nous pouvons demander non pas un salaire, mais plusieurs salaires, parce que nous avons été contraint.e.s à plusieurs emplois en même temps—nous travaillons aussi pour Google, Twitter, YouTube et d’innombrables autres. Désormais, nous voulons de l’argent pour chaque minute travaillée, afin de pouvoir refuser une partie de ce travail, et, éventuellement, le refuser en totalité.
Un salaire pour Facebook, ce n’est qu’un début, mais le message est clair: à partir de maintenant, les géants du web doivent nous payer, car en tant qu’utilisateur.trice.s, nous ne garantissons plus rien. Nous voulons rendre visible ce travail pour ce qu’il est, du travail, afin de redécouvrir éventuellement ce qu’est l’amitié.